Marvin Victor

Un bref entretien

• February 2012

(English translation available here)

Né à Port-au-Prince en 1981, Marvin Victor est auteur, peintre et réalisateur de documentaires et de courts-métrages. En 2007, il a été le 2e lauréat du prix du jeune écrivain francophone pour son texte : Haïti, Je, Moi, Moi-Même. Paru en janvier 2011 aux Editions Gallimard, Corps mêlés est son premier roman, et lui a valu le Grand Prix du roman de la Société des gens de lettres. Il a aussi été finaliste du Prix des cinq continents de la Francophonie.

 

Marvin Victor—entretien (par courriel, le 23 janvier 2012)

Martin Munro : Pourriez-vous vous présenter à nos lecteurs ? Qui êtes-vous ? Où avez-vous passé votre vie ? Où vivez-vous maintenant ?

Marvin Victor : Je suis né en décembre 1981 à Port-au-Prince. Je vis entre Haïti, les États-Unis et la France. Autant dire nulle part : je chemine dans la langue, dans la création . . .

MM : A quel âge et dans quelles conditions avez-vous commencé à écrire ?

MV : J’ai commencé à écrire très tôt, vers treize–quatorze ans. Dans la fièvre, dans une sorte de douce folie liée au sentiment de la langue, des phrases, des histoires que je lisais à l’époque ; je ne savais pas ce qui m’arrivait, c’était comme si je tombais malade ; une maladie foudroyante, incurable, avec laquelle j’ai appris à vivre . . .

MM : Quels auteurs, haïtiens et étrangers, vous ont inspiré ?

MV : Jacques Stephen Alexis, Proust, Céline, Balzac, Borges, Faulkner, Joyce, Kundera, García Márquez, et tant d’autres. Ce sont mes souffleurs. Car, à mon avis, tout écrivain a besoin d’une mémoire littéraire, sinon c’est du gâchis, de la perte de temps. Il n’existe pas d’écrivains spontanés.

MM : Quand avez-vous commencé à écrire Corps mêlés ?

MV : Je prenais des notes sur le personnage central, Ursula Fanon, bien avant le séisme. Cette femme existait déjà dans mon imaginaire ou, si vous voulez, dans mon imagination. Elle flottait comme d’autres dans mon esprit, dans mes carnets, tandis que j’écrivais un autre roman, avec un personnage féminin plus jeune. Mais, à un moment donné, Ursula Fanon s’était imposée à moi, surgie de l’ombre. Donc, j’ai laissé tomber cet autre roman, pour passer à Corps mêlés que j’ai écrit assez vite, sans doute parce que le personnage de cette autre femme était mieux préparé, avec la violence de son lyrisme, sa propension à une mélancolie somme toute retenue, et son don pour le songe . . .

MM : Comment le séisme a-t-il changé la rédaction de ce roman et votre approche à la littérature plus généralement 

MV : Le séisme n’a pas changé grand-chose, même pas le décor, sinon l’ambiance de la ville dont les protagonistes semblent vouloir parler, et à laquelle ils ne peuvent échapper tout à fait. Bien que toute l’histoire se déroule dans un huis clos, dans un appartement encore debout, et dans le passé, autrement dit dans l’enfance, à Baie-de-Henne, de cette femme et de cet homme qu’elle est allée voir et à qui elle raconte sa vie sous forme d’un long monologue intérieur empreint d’une violence du propos qui lui tiendrait lieu de souffle, de fil conducteur, voire de fierté, de dignité. Car, pour ma part, la littérature est une affaire de langue, ce travail acharné sur la langue, et non sur un événement quelconque, quoiqu’il faille un prétexte, bien évidemment, une sorte de socle pour porter cette langue.

MM : Que signifie pour vous la publication de votre premier roman dans la Collection Blanche de Gallimard ?

MV : C’est entrer par la grande porte dans la cour des grands, tels que Proust, J. M. G. Le Clézio, Sartre, Claudel, Saint-John Perse, Malraux, Kundera, pour ne citer que ceux-là. Cette collection est celle où tout écrivain qui écrit en français voudrait publier, sans doute pour le prestige, et la proximité de ces grands auteurs qui, mondialement reconnus, ont fait l’histoire de la littérature française du vingtième siècle. Le pouvoir d’attraction de cette collection est énorme ; tant et si bien que chaque année plus de plusieurs milliers d’auteurs envoient aux Éditions Gallimard leurs manuscrits, avec, plus ou moins, l’espoir de tomber dans l’emblématique « Blanche ».

MM : Vous êtes aussi cinéaste et peintre. Quels liens voyez-vous entre vos trois formes de création ?

MV : C’est presque pareil. C’est très physique. Juste un décalage de support. Je vais d’une forme à l’autre, et parfois je les mélange.

MM : Qu’est-ce que vous écrivez en ce moment ? Quels sont vos projets à court et à moyen terme ?

MV : Je finis présentement un roman, et je compte tout de suite après passer à la caméra.

 

Martin Munro est professeur d’études françaises et francophones à l’Université de l’Etat de Floride. Spécialiste de la littérature antillaise, il est l’auteur de Different Drummers: Rhythm and Race in the Americas, et travaille actuellement sur la question de l’apocalypse aux Caraïbes.

 

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